FAIRE CORPS sur REMUE.NET

« Pionniers de la douceur, nous chercherons à notre échelle la possibilité de faire corps » Marina Damestoy est en résidence au Théâtre d’Ivry-sur-Seine, elle y entreprend/écrit/part-age un projet intitulé « Faire corps », qu’elle définit comme une  » sculpture sociale progressive. » Entretien par Guénaël Boutouillet sur http://remue.net/spip.php?article7846

Trois questions à Marina Damestoy

En quoi consiste votre résidence d’écriture intitulée « Faire corps » ?À l’origine, il y a une première expérience : celle de jouer dans l’espace public mon texte d’À la rue, O-Bloque, l’histoire d’une jeune femme qui devient SDF. En promenant ce personnage durant un an et demi dans les rues, nous allions à la rencontre du public le plus large, de façon discrète et non théâtrale. Une forme de « théâtre invisible » qui se laisse traverser par les passants. Ils en deviennent acteurs à parts entière en rajoutant du réel dans l’histoire du personnage. J’appelle ça la version « tout terrain » d’A la rue, O Bloque. Nous avons eu ma comédienne et moi, la surprise de glaner de nombreux récits en réaction à la vie précaire du personnage. La parole était incroyablement libérée, il y avait une volonté de la part des habitants de se saisir de cette opportunité. Nous avons compris que nous étions en train d’opérer une véritable collecte et que le sentiment de précarité touchait en réalité le plus grand nombre. Chacun a une expérience à apporter, une confidence à partager, un témoignage, une réflexion de fond, une sensation profonde à l’égard de ce sentiment de précarité et étonnamment, souhaite en parler, en débattre.
À partir de ce travail de terrain, j’ai voulu prolonger ces échanges sans dispositif théâtral ; seule en tant qu’auteure, à la rencontre des autres. Grâce au programme régional des résidences d’écrivains en Ile-de-France, j’ai pu transformer le territoire d’Ivry en laboratoire d’écriture. Métamorphosée en auteure « électron libre », avec pour seuls cadres les limites d’une ville et l’intuition que la question de la précarité est une clef si l’on cherche ce qui nous fait tenir ensemble… je suis à même de faire écho aux rencontres. Et la somme des témoignages ainsi collectés librement durant presque une année nous amènera à FAIRE CORPS, au pied de la lettre.
FAIRE CORPS est un processus de travail qui s’opère en plusieurs étapes :
Glaner des témoignages sur la notion de précarité auprès des habitants de la ville d’Ivry.
Restituer cette parole aux participants afin qu’ils puissent la reprendre par écrit.
Solitairement, mener une réflexion qui me permette d’aboutir à une synthèse de la somme collectée.
Réunir les participants pour provoquer un groupe et élaborer ensemble une action concrète collective à partir de ce qui aura été restitué puis échangé.
Inventer un outil témoin : livre, journal, œuvre scénique.
Si on me demandait d’envisager la nature artistique du projet FAIRE CORPS, je le qualifierais de sculpture sociale progressive.

Un projet d’immersion urbaine de cette sorte dépend aussi de ce qu’on trouve sur le chemin – comment les choses se déroulent-elles, se sont-elles déroulées, depuis le lancement de la résidence proprement dite ?

Les habitants sont la matière première de FAIRE CORPS, ma base d’observation de la société française selon deux prismes : un territoire, celui d’une ville humaniste et dynamique et la question de la précarité dans sa plus large occurrence : psychologique, matérielle, physique, affective, sociale, etc.
Je rentre en dialogue avec les habitants d’Ivry là où ils se trouvent. Je prends soins de glaner la parole de personnalités aux profils variés : enfants, adultes, retraités, actifs ou non, d’ici, de passage, immigrés, en règle ou pas. Je provoque une grande diversité de situations pour procéder à la collecte. Je cherche des rencontres immédiates et aléatoires dans toutes sortes d’endroits : lieux privés, squats, associations, commerces, transports en commun, centres municipaux, espaces publics, etc. Je prends également des rendez-vous, favorise les rencontres par capillarité et suis sensible au bouche à oreille.
Les entretiens sont principalement captés avec un enregistreur numérique. Ils durent en moyenne une heure et demie. Chaque participant reçoit d’une façon ou d’une autre la retranscription littéraire de son texte afin de pouvoir l’amender et garder une première trace de ce moment partagé. À ce stade, certains sont bouleversés de lire ce qui leur est tendu et s’autorisent aujourd’hui à prendre la plume pour continuer le récit de leurs vies. Ce mouvement de « navette » entre l’interviewé et moi, nous permet d’aboutir à une réécriture commune et à ancrer le fait que cette étape participe à un processus littéraire plus large, à l’échelle de la ville.
Je travaille ensuite sur ces textes dans une solitude nécessaire à la qualité littéraire et à l’émergence d’une trame à exhumer de la somme. En tant qu’artiste, je cherche à travers la diversité de ces témoignages, un fil conducteur, qui permette d’imaginer un outil, une piste pour opérer une rupture avec une situation que j’estime délétère. J’observe ce qui se dessine à travers ces textes, le partage d’un sentiment prégnant en lien à la précarité, afin de mettre en valeur nos points communs, ce qui nous rassemble dans nos individualités et nos expériences bien distinctes.
Le pari littéraire est de faire émerger, à partir de cette expérience de terrain, une forme de Parlement populaire où l’on traite les doléances, certes, où l’on parle de nos peurs, notre détresse, nos espoirs, mais pour en faire un moment de partage et de co-création de communauté de pensée en vue d’imaginer ou de renouveler les champs de l’action collective.
Il y aura donc également un temps consacré à la restitution de cette recherche afin de débattre avec les interviewés et leurs cercles dans des lieux autres que ceux qui sont habituellement destinés à la culture : maison de retraite, foyer, locaux associatifs, lCE, squats, réunion en appartement, etc. Il y aura aussi la volonté de provoquer une communauté du fait même de notre réunion. De mettre en évidence que notre groupe est à même d’imaginer sur place une geste collectif, une action « directe » à provoquer de concert, à l’issue de notre rencontre.
Enfin, en partant de cette base de données collectives sur le thème de la précarité, ses problématiques et ses effets critiques, j’imagine plus loin un journal-outil et/ou une conception scénique, porteurs de connaissances, qui exposent la parole singulière et y indiquent la possibilité du collectif. Cet outil-témoin fera échos à l’expérience vécue tout au long du processus FAIRE CORPS.

En quoi un projet de cette sorte, aussi ardu, couteux, engageant puisse-t-il être, vous apporte-t-il en tant qu’artiste ? Par exemple ?

J’évoquais plus haut la notion de sculpture sociale… je pourrais aussi remettre en jeu le terme d’Artivisme que j’ai développé en 2007 à l’occasion d’une invitation au débat Modernité ON/OFF au Théâtre du Rond-Point. En réalité, cette expérience me permet de tenter une synthèse du travail effectué ces dix dernières années, aussi bien en tant qu’initiatrice des mouvements sociaux Génération précaire (droits des stagiaires) Jeudi noir (droit au logement) et j’en passe… que comme auteure et metteuse en scène d’A la rue, O-Bloque en version « tout terrain ». FAIRE CORPS est aux croisements de cela… un champ par ailleurs complètement impensé en matière d’histoire de l’art contemporain, me semble-t-il.

De surcroit, en m’extirpant du temps dévorant de la pure militance ou de la production d’un spectacle, FAIRE CORPS me permet de mener une réflexion singulière et intime à mon rythme. En partant de la rencontre mutuelle et du partage du geste littéraire avec des personnes qui en sont souvent écartées, je désire prendre le temps. Le temps de mettre l’artistique et la militance au service de la rencontre et des idées. Le temps de réfléchir à la possibilité d’une démocratie participative, tant appelée de nos vœux, redonnant l’envie et le plaisir d’être ensemble pour penser et construire des perspectives concrètes.
Pionniers de la douceur, nous chercherons à notre échelle la possibilité de faire corps et de révéler une communauté déjà présente (c’est une intuition) mais qui s’ignore encore… Retrouver la dignité, la fierté d’être entendu et la volonté d’agir, ce sont là les leviers d’actions que s’accapare le populisme. Se réapproprier cela, c’est dégager la capacité positive de se ressaisir de l’esprit collectif et rassembler nos vies pour “reprendre la main”… ce que l’on expérimentera, je l’espère, au terme du processus FAIRE CORPS.

Marina Damestoy

Site web de l’auteur : http://marinadamestoy.com

Lien video pour A la rue, O Bloque :
https://vimeo.com/user11540808/videos

A la rue, O Bloque a paru dans A.M.O aux Xérographes éditions : http://xerographes.free.fr/librairie.php

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